Arroser au semis et au repiquage uniquement ?

Article rédigé le 02 mars 2021

Réduire la consommation en eau au potager est primordial si l’on veut pouvoir tenir uniquement avec des réserves d’eau de pluie. Encourager l’irrigation à tous les potagers alors qu’on pourrait s’en passer est une aberration compte de la baisse de plus en plus fréquente des réserves des nappes phréatiques l’été. Les périodes de sécheresse s’accentuent d’année en année et nous serons voués tôt à tard à rationner nos utilisations. Il y a plusieurs techniques et méthodes pour aider à réduire sa consommation d’eau au Potager. En combinant les bonnes recettes, il est possible de réduire les arrosages. Cet article vous donnera des pistes de réflexion pour réduire les arrosages et peut-être s’en affranchir après le semis ou le repiquage.

Plusieurs espèces médicinales sont très résistantes à la sécheresse

Assurer la base des apports indispensables : les réserves en eau de pluie

La première chose que l’on peut mettre en place pour satisfaire les besoins d’eau vitaux pour les semis et les repiquages est de rajouter des cuves en eau directement reliées à vos toitures d’habitation, cabanes de jardin, serres. C’est même une priorité je dirais !

Big Bags en série et récupération de l’eau de pluie récoltée sur la serre

Une autre technique de plus en plus en vogue est la création d’une marre qui vous servira d’apport durant l’été. Néanmoins cela défavorise la faune et flore qui pourrait s’y installer, encore plus pour une petite taille. Pour des petites marres, je déconseille clairement d’y puiser de l’eau. Faute de quoi, votre mare s’asséchera en un clin d’œil.

Nous pourrions aussi filtrer les eaux usées (à condition d’utiliser des produits écologiques) et les envoyer vers un système naturel d’épuration de l’eau. Cela pourrait vous fournir des quantités non négligeables. Ces installations ne sont pas les plus simples à considérer.

L’installation de Big Bags alimentaires semble être la solution la plus efficace car elle est peu onéreuse (+-50 à 70€/pièce sans les raccords) et la réserve d’eau est conséquente. Utiliser des réservoirs ayant contenu des denrées alimentaires vous préservera des eaux impropres. Le volume d’eau de ce genre de réserve est de souvent de 1000 l. Pour un potager d’un are (1000 m2), cela pourrait être une bonne base. Elle est insuffisante si vous comptez uniquement sur des repiquages de plants. Ceux-ci sont en effet souvent stressés lors de la période cruciale de la mi-mai. Ces réserves d’eau peuvent aussi assez facilement se relier en série. Cela vous donnera des quantités conséquentes facilement exploitables.

Le paillage un indispensable

Si vous ne disposez pas d’eau en quantité illimitée, le paillage (soit l’action de recouvrir le sol de matières organiques) est une priorité absolue pour réduire l’évapotranspiration. Un paillage en pleine saison est idéalement suffisamment azoté. Je recommande de l’herbe (en opposition à la paille ou aux broyats de feuillus ou de résineux). Une liste non exhaustive des paillages serait :

  • Les tontes de pelouse
  • Le foin
  • Le préfané (foin fermenté souvent emballé en ballots)
  • La paille (attention aux limaces et aux manque d’azote , c’est trop carboné)
  • Le BRF ou « bois raméal fragmenté », du broyat d’arbres ou des copeaux(toutes ces matières sont clairement à éviter sauf si vous le laisser décomposer plus d’un an)
  • Le chanvre
  • Le miscanthus
  • Les pailles d’engrais verts (telles que la moutarde, la phacélie, la vesce, la luzerne, les céréales…)
  • Les déchets d’herbes indésirables
  • Les feuilles d’orties ou de consoude
  • Les déchets de cuisine
  • Les tontes de haies
  • Les feuilles d’arbres (idéalement pour l’automne et l’hiver ou en mélange avec des matières plus vertes)
  • Les déjections animales et humaines en mélange à de la matière organique mais des matières compostées au risque d’avoir des brulures sur vos légumes
Paillage naturel obtenu par la mort de la moutarde l’hiver (gel)
Les tontes de pelouse une base pour les paillages

Vos tontes de pelouse sont une matière précieuse pour le potager. Si vous renoncez à celles-ci pour un robot tondeuse ce serait bien dommage. En effet, il faut souvent plusieurs années pour se rapprocher d’une autonomie en matière organique de couverture. De l’herbe, c’est un bien précieux pour les jardiniers permaculteurs et pas qu’eux ! Et non, une fausse idée est que les tontes d’herbe acidifient le sol. Lorsqu’on joue sur la diversité des apports de matières organiques, il n’y aucun risque d’acidifier le sol. Il faut considérer les engrais verts, les rotations de légumes suffisamment fréquentes, la réutilisation des herbes non désirées comme paillage, l’occupation du sol systématique s’il n’y a pas de matière organique disponible.

Paillage idéal au potager : de l’herbe et un peu des feuilles d’arbres

Une épaisseur de quelques centimètres de tontes de pelouses fraiches est suffisante. Elle réduira le désherbage et alimentera le sol par le dessus sans perturber la vie du sol qu’il contient. Bref, l’herbe donnera un boost azoté suffisant pour que la plupart des légumes puissent prospérer ; mais comme dans tout, les excès nuisent donc faites attention à ne pas focaliser uniquement sur ces matières organiques.

Même les jeunes semis peuvent être paillés

Cela devient une habitude pour moi de pailler même de tout jeunes semis au printemps. en effet, nous avons de plus en plus régulièrement des périodes de sécheresse même en début de saison. Une légère couche de pelouse (ou foin ou préfané) de +-2 mm seulement permet à vos jeunes plantules de sentir la chaleur et la luminosité. Elles les protégent d’un soleil direct et d’un assèchement accentué par des vents. La rosée de la nuit adhère à ce paillage augmentant ainsi la germination.

Lorsque les légumes grandissent et que l’été arrive il devient alors indispensable de pailler davantage. Cela se fait en rajoutant des couches diverses et variées de matières organiques suffisamment riches en azote. La paille, les broyats sont clairement à éviter car ils provoqueront la faim en azote de vos légumes. L’azote volé par les bactéries du sol ne sera libéré que quelques mois plus tard. Vos légumes ne redémarreront donc que trop tardivement pour qu’ils soient assez productifs. Les seuls moyens pour équilibrer ces mulchs (nom donné aux matières organiques déposées sur le sol) trop carbonés seraient un complément d’azote avec des parties plus vertes azotées ou alors avec du compost. Ce dernier pourrait donc être mélangé la terre en surface.

Des semences résistantes à la sécheresse

Seule la sélection des légumes au travers de la production de semences résistantes peut donner des résultats convaincants pour la résistance à la sécheresse. Je vous encourage clairement à produire vos propres semences. Elles proviendront de variétés anciennes déjà résistantes à la sécheresse ou de légumes peu arrosés.

Au Potager du Gailleroux, j’explore ces techniques depuis plusieurs années et je constate très régulièrement des semis spontanés résistant encore mieux à la sécheresse. Seules des variétés hétérogènes (non F1), des mélanges de population peuvent survivre à des vagues de très fortes chaleurs. En effet la diversité génétique des populations permet de s’acclimater d’avantage aux plus difficiles conditions climatiques. Une variété trop pure comme souvent sélectionnée pour la distribution afin d’avoir des légumes uniformes conduit à un affaiblissement de la population. J’ai été surpris l’année passée par la résistance à la sécheresse d’un mélange de laitues romaines. Ce mélange n’a pas été arrosé une seule fois depuis son émergence spontanée au printemps. Ce mélange m’a donné les dernières laitues dehors en juillet alors que la canicule sévissait depuis trois mois. La sélection au travers de la semence est un magnifique outil d’adaptation aux aléas climatiques.

Laitues romaines en mélange de couleur, été 2020

Des légumes à l’ombre

Vous connaissez probablement des exemples de forêts comestibles où des légumes poussent à l’ombre. Un exemple bien connu est le Jardin des fraternités ouvrières de Mouscron.

Au Potager du Gailleroux, je dispose d’une zone de culture au nord derrière de grands épicéas. J’oriente très souvent cette zone pour la culture de légumes-feuilles plus exigeants en eau et supportant beaucoup mieux l’ombre. Je constate moins de montées à graines dans cette zone. Ces mises à graine sont souvent le signe d’un manque d’eau.  Par contre, je remarque de moins bons résultats dans les 4 à 5 mètres de ces arbres à cause du manque de lumière. L’acidité du sol joue certainement aussi. Cela vous donne une idée de la distance qu’il faut au minimum à l’extrémité de la cime d’un arbre pour optimiser une production. J’ai considéré ici un exemple extrême. Je peux vous garantir qu’entre des arbres fruitiers demi-tiges suffisamment espacés (plus de 5m), il est tout à fait envisageable de placer des zones de légumes.

Zone au nord derrière des épicéas au Potager du Gailleroux

Pour produire davantage à l’ombre, j’évite les espèces les plus exigeantes en chaleur. Il s’agit des tomates, des piments, des poivrons, des aubergines, du physalis, des courges (quoique certaines d’entre-elles s’accommodent très bien de la mi-ombre).

Jouer sur la diversité des espèces et des variétés

Pourquoi se focaliser sur des espèces peu résistantes à la sécheresse en plein été ? A titre d’exemple, je sème de plus en plus l’épinard en tout début de printemps ou encore mieux à l’automne. En pleine canicule, je le remplace par d’autres plantes plus résistantes : l’arroche, la mauve de Mauritanie, les chénopodes, le plantain, les amarantes, la tétragone…Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres pour vous illustrer que nous devons aussi considérer toute la diversité des espèces alimentaires. Il ne faut pas se focaliser sur les habitudes parfois trop ancrées. De magnifiques espèces aux goûts très variés ne demandent qu’à être connues. Elles sont parfois bien plus productives que les légumes plus classiques. Les diversités des nutriments qu’elles contiennent renforceront notre santé !

Arroche, légume productif idéal pour remplacer l’épinard l’été

Les variétés anciennes ont aussi un potentiel de résistance inégalé. Elles sont plus économes en eau que plusieurs variétés maraichères qui ont été sélectionnées en parallèle d’une irrigation continue.

Des légumes qui ont soufferts sont aussi plus riches en vitamines, antioxydants et plus concentrés en goûts. En effet, ils produisent des molécules santé pour lutter contre les stress. C’est une raison de plus pour encourager la réduction des arrosages !

Semer en pleine terre pour encourager de bons systèmes racinaires

Pour optimiser le développement racinaire et le gain de temps, un semis en pleine terre est très efficace. Le repiquage est une phase délicate où l’on subit des dégâts importants. Il y a les limaces qui adorent les jeunes plantules plus fragiles. Ajoutons à cela aussi le changement de température (froid ou chaud) qui tue une partie des plants les moins résistants. Un semis en pleine terre élimine naturellement les plants les plus fragiles et amplifie les gènes de résistances. Dans un sol bien ameubli, le système racinaire de semis directs se développe de manière plus optimale.

L’humus est un allié face à la sécheresse

L’humus est la matière organique stable du sol, soit un puissant allié pour retenir l’eau. Sa teneur se remarque par la couleur brun foncé du sol. Il est équilibré à la fois en carbone et en azote. L’humus fournit une nourriture de choix pour les plantes lorsqu’il se décompose en composés minéraux. C’est un ensemble de différentes molécules organiques comme les acides humiques, les acides fulviques et l’humine.

Structure moléculaire de l’acide humique (une des composants de l’humus)

Il a la capacité de retenir 15 x son propre poids en eau et en nutriments ! Sans l”humus, une bonne partie des nutriments migrerait vers la nappe phréatique par l’eau.  Il aide aussi à rendre les sols plus perméables à l’eau en cas d’excès. Bref, il faut l’encourager le plus possible. En se fixant à l’argile par l’intermédiaire du ver de terre (pont calcium entre l’argile et l’humus), il forme le complexe argilo-humique qui stabilise les sols. Il permet ainsi de réduire l’érosion.

L’humus provient de la décomposition de plantes et d’animaux morts. Les manières d’augmenter l’humus du sol sont variées :

  • Déposer sur le sol les débris végétaux issus de notre alimentation
  • Au lieu de jeter les herbes non désirées au compost pourquoi ne pas directement les redéposer sur le sol désherbé ?
  • Nourrir le sol en compost
  • Les déjections animales en mélange à de la matière végétale donne de l’humus. Il y a bien sûr les déjections des animaux domestiques ou humains à envisager mais aussi celles de la faune sauvage. Ainsi toute action qui la nourrit peut vous aider à augmenter la teneur en humus de votre sol.
  • Déposer des matières organiques végétales en surface du sol (cf. chapitre paillage)
  • Semer des engrais verts tels que la moutarde, la phacélie, la vesce,…

Arroser ses plants pour les sauver ?

En cas de périodes de sécheresse, nous pouvons arroser mais alors il faut éviter de le faire tous les jours mais plutôt les deux ou trois jours au matin pour habituer les plants et opérer une sélection sur les plants les plus vigoureux. Évitez d’arroser en plein soleil de midi car le froid sur le chaud provoque des mortalités. Le matin ou le soir sont donc les périodes optimales pour arroser.

De la patience, et accepter aussi les échecs

En appliquant à la lettre toutes les recettes évoquées dans cet article, vous pouvez réduire considérablement les arrosages. Bien sûr, il n’y a pas de miracle. En plein soleil, en plein vent sur un sol peu riche en humus avec des espèces peu acclimatées, des pertes seront inévitables. Seules les diversités en fruits et légumes, les variétés les plus résistantes, l’utilisation de vos propres semences ou des semences sélectionnées pour leur résistance à la sécheresse et la convergences des solutions choisies porteront leurs fruits.

Le partage, la mise en communs des efforts

En combinant toutes ces recettes et en nous partageant les échecs et les succès entre jardiniers, nous améliorerons très certainement les économies d’eau.

Le développement de techniques plus résilientes pour s’affranchir de l’eau de distribution est un gage d’autonomie et tout un champ d’exploration  qui s’ouvre à nous 🙂

Mickael Teerlinck